Super maman expat

9h00. Je rentre. Ma journée de maman seule commence. Oui, 9h00, ce n’est pas le début de la journée, loin de là. Il a fallu se lever, se préparer, lever les enfants, nourrir toute la tribu, vérifier les mains et les dents, l’état de l’uniforme, préparer le lunch-pack, débarrasser la table, faire la vaisselle, un brin de toilette. Tu as perdu un gant ? Mais tu as marché dans la boue hier, regarde tes chaussures d’école ! Non, je ne sais pas où est ton écharpe. Mince, j’ai oublié de signer le mot pour la maîtresse ! Allez, vos vitamines, vos manteaux, on y va !

Il est 9h00, j’ai déjà déposé les enfants à l’école, discuté cinq minutes avec d’autres mamans en faisant le « wave bye bye » qui rassure tant mes petits Frenchies perdus dans cette immense école de Beanland.

9h00. J’enfile mon tablier, fais bouillir de l’eau pour un thé. Aujourd’hui, je dois m’attaquer à la chambre des enfants. J’ai un peu peur de ce que je vais retrouver sous le lit. Mais il va bien falloir y aller, encore deux chaussettes orphelines dans la lessive d’hier. Ça vaut bien de partir à la rencontre de la population qui habite sous le sommier : peuplade de pyjamas, Lego et doudous mal aimés.

Il est 9h00, je me regarde dans une glace, et ce que je vois m’effraie. Nous sommes en 2018, j’ai un beau métier (que je ne peux pas exercer ici), j’ai lu De Beauvoir (enfin, à la fac), des ambitions et des rêves plein la tête (surtout à l’heure de la vaisselle); et me voilà, telle une publicité des années 30 ventant le nouveau robot ménager, maquillée, coiffée, tablier autour de la taille et éponge dans la main.

Est-ce bien pour cela que j’avais signé ? Quand j’ai accepté de quitter ma routine française, celle où j’avais mes copines, ma voiture, mon boulot, mes loisirs, je pensais voyager dans l’espace, pas dans le temps ! Ici, j’ai la déconcertante impression d’être devenue un cliché, celui-là même que ma propre mère rejetait déjà ! Et je ne peux pas me plaindre, chacun fait sa part dans la famille: le mari travaille plus qu’avant, les enfants s’adaptent bon an mal an, et je reste à la maison. C’est NORMAL que je fasse plus le ménage, les repas, les lessives. C’est NORMAL que je soulage la tribu des tâches les plus ingrates. C’est NORMAL que je sois là, tous les jours, à la sortie de l’école, au rendez-vous de toutes ces mamans qui ont eu la même journée que moi, qui ne peuvent pas travailler, ou pas travailler à temps complet, parce qu’il faut bien qu’il y ait quelqu’un pour récupérer la progéniture adorée à 15 heures tapantes, en plein milieu de la journée ! C’est donc NORMAL ici, ce que je vis là.

Et pourtant, sous mon tablier, la grogne monte. Je tais la révolution en me servant un thé et en allumant ma tablette, pressée de lire tous ces messages de toutes ces mamans expatriées comme moi qui se retrouvent sur la toile pour sentir moins la solitude. Je découvre les sujets de discussion du jour : maman épuisée de ne pas parvenir à clamer les pleurs du bébé depuis qu’ils ont déménagé, maman préoccupée par l’enseignement de la grammaire à son cadet, maman inquiète pour la poursuite des études du plus grand. Des mamans, des mamans par centaines, par milliers, avec leur tablier, leur tasse de thé, et l’œil sur la montre pour ne pas manquer l’heure d’aller chercher les enfants à l’école.

J’éteins la tablette, la grogne n’a pas cessé, au contraire, et je me décide à la laisser éclater. Je prends mon stylo, mon carnet – la chambre des enfants attendra- et je vous écris.

Chers enfants expatriés : bravo pour tous les efforts que vous faites. Vous êtes brillants. Nous sommes fières de vous voir vous intégrer à ce nouveau pays. Après tout, vous n’avez rien demandé, vous nous avez suivis là, vous nous faites confiance, et vous faites de notre quotidien un quotidien quasi normal quand vous pleurez à la sortie de l’école pour rien, quand vous vous plaignez du menu du soir ou quand vous envoyez valser vos vêtements partout dans votre chambre au moment de votre strip-tease quotidien (j’ai nommé l’heure du bain). Chers enfants expatriés, merci. Et parce que vous nous faites vivre un quotidien normal, je vais vous suggérer quelque chose d’extraordinaire, histoire de corser le jeu : allez ranger vos affaires bon sang !

Chers papas expatriés (pardon pour les 5% des familles où le mari suit sa femme: mes respects. Ma lettre ne s’adresse pas à vous, je suis un peu trop jalouse pour prendre le temps de vous écrire). Je disais donc : chers papas expatriés, merci pour tous les efforts que vous faites. Vous êtes courageux, vous êtes brillant. Nous sommes fières de vous voir vous intégrer à ce nouveau pays, à ce nouveau boulot, vous affirmer dans cette jungle professionnelle et grandir chaque jour un peu plus dans votre métier. Vous êtes celui grâce à qui notre quotidien n’est pas si normal, et bien évidemment, sans votre capacité à sauter à pieds joints dans de nouvelles aventures, nous ne serions pas là à nous plaindre de ne plus vivre la routine enfants-Metro – boulot- enfants – dodo. Chers papas expatriés : merci. Et parce que vous nous faites vivre un quotidien quasi exotique, je vais vous demander un effort supplémentaire, histoire de corser le jeu : n’aidez pas votre femme en rentrant, faites. Ne posez pas de questions, écoutez. Ne soutenez pas votre femme, elle se soutient très bien elle-même : discutez. Même si vous êtes fatigué, même si la journée a été longue, même s’il s’agit de la même discussion que la veille, même si ça se répète : discutez. On a besoin de se comprendre, on n’est pas les mêmes expatriés.

À vous, chères mamans expatriées… À vous, les supers mamans expats : posez votre tablier, on va discuter. De liberté et de libération. De culture, d’aventure. Du statut des femmes, du modèle que nous sommes, des valeurs que nous transmettons. Non, vous n’êtes pas venues là pour faire le ménage. Non, vous n’êtes pas venues là pour faire tourner la maison et les lessives. Non, ce n’est pas votre travail, et encore moins une mission. Cette aventure est unique, elle est l’occasion de changer. De nous améliorer. De ne plus faire comme avant. Changer nos habitudes, c’est changer qui nous sommes : alors, qui voulez-vous être ? Si vous ne vous plaisez pas dans l’image que vous renvoyez de vous -même, c’est que vos habitudes ne sont pas les bonnes ! Mesdames, ôtez -moi ce tablier, et célébrons ensemble nos droits et nos libertés ! Restons des femmes modernes, des femmes libres, et faisons ce qui nous plait ! Il est temps de vous écouter, il est temps de ne rien faire, de ne pas bien faire, de ne pas tout faire ! Pas de honte ! Le ménage attendra ! Lâchons nos impératifs domestiques, lâchons prise. Laissons aller les moutons de poussière sous le canapé et allons traquer la nouveauté, l’exotisme, l’inattendu quelque part ailleurs que chez nous. Laissons à la maison nos capes de supers mamans expats et partons nous amuser. Il est temps de vivre et de se faire plaisir.

Soyons des modèles : parfaitement imparfaites !

Je sais bien, à 15h, il faudra être devant la grille de l’école, et les obligations de maman reprendront leurs droits. Mais d’ici là, chères mamans expatriées, tâchez de faire de cette journée VOTRE journée. Vous le méritez !

Bonne journée internationale de la femme à toutes !

8 réflexions au sujet de « Super maman expat »

  1. Bonjour, Vous avez des plumes au bout des doigts, oui, et ça se voit ! Ça s’entend surtout, et je vous ai lu avec grand plaisir. Pour ce qui est du sujet que vous traitez dans cet article, je suis moi-même passée par ce besoin de faire autre chose -aussi-que la popotte et le ménage. Comme vous, j’ai commencé à bloguer, je l’ai fait quelques années, puis un jour (il n’y a pas très longtemps), je me suis dit qu’il était temps de vivre de vraies choses. Oh, rien d’extraordinaire, juste accomplir un rêve : celui d’enseigner le français à des enfants de mon village d’immigration en Algérie. Depuis, je fais encore moins le ménage et encore moins la popotte, mais bon, mes enfants ont grandi et se mettent un peu à l’ouvrage. Il est vrai que laisser quelques moutons sous les lits, ce n’est pas la fin du monde, que manger des sandwichs de temps à autre (même plus que de temps à autre) peut être aussi très sympa, que laisser la vaisselle trainer de ci de là, bah oui, et après ? Les enfants préfèrent sans aucun doute avoir une maman épanouie plutôt qu’un lit parfaitement fait chaque jour! Je vous souhaite de vous épanouir pleinement et vais de mon côté noter l’adresse de votre blog pour y repasser plus tard. Certains titres d’articles ont éveillé ma curiosité…

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    1. Merci beaucoup pour votre commentaire ! Quel est l’adresse de votre blog ? L’expatriation est un moment parfait pour se lancer dans l’écriture, c’est sûr.
      Professionnellement, je pense qu’il faut du temps pour se réinventer, ou même décider si c’est nécessaire ou non. Enseigner le français en Algérie doit être plus porteur de sens qu’en Angleterre ! Ici la maîtrise de la langue française motive peu les troupes, c’est l’examen qui intéresse les élèves. On bachote , on bachote…
      Et je suis d’accord avec vous, les enfants détestent voir leur maman inquiète ou nerveuse. Ils n’ont par contre absolument aucun problème pour supporter leur chambre sens dessus dessous ! Et ils ont bien raison !

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  2. Merci pour ton article,
    Le ménage peut bien attendre, si on le prend trop en considération cela peut devenir névrotique et complètement morbide. J’ai derrière moi 10 ans de mère au foyer avec un mari qui voyageait beaucoup.
    N’hésites pas à découvrir et à développer d’autres compétences ou hobbies.
    Par exemple projeter d’un potager (si tu as un bout de jardin) est très prenant.
    J’avais un beau potager à la maison qui m’apportait beaucoup de satisfaction, dont j’étais très fière.
    Par projection, j’ai aussi créé à l’école de mes filles un beau potager. J’animais deux séances par semaine pour les maternelles. Les enfants adoraient ça, je me sentais très utile, je semais des petites graines de jardinier dans leurs coeurs. Nous faisions des soupes, des confitures avec notre récolte…
    Vis et fais toi plaisir, continues de partir à la découverte de ce qui te plaît et t’anime.
    Corinne

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    1. J’ai écrit ce texte en pensant aux mamans expatriées qui découvrent malgré elle la vie de mère au foyer. Tu as raison, il faut développer d’autres compétences et hobbies, mais ne pas se croire obligée de devoir faire le ménage pour tous et tout le temps. C’est très rassurant de voir une maison propre, on a l’impression de contrôler son quotidien. C’est pourquoi je suggère de sortir plus, pour ne pas sombrer dans ce trouble compulsif de fée du logis ! C’est d’autant plus dommage que l’expatriation est souvent limitée dans le temps. C’est quand même nul de partir à l’étranger pour ne s’inquiéter que du ménage et de la popote ! 😅

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      1. C’est vrai…
        J’ai une connaissance qui vit ta situation actuellement, j’essaie de lui faire découvrir des choses.
        j’ai bien compris que sa condition d’expatriée ne l’autorise pas à faire tout ce qu’elle aimerait faire, surtout professionnellement…
        Pour le ménage il faut faire gaffe, cela peut rapidement devenir une névrose, chaque jour on construit un barrage contre le Pacifique !
        Je t’embrasse
        au plaisir de te lire

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  3. Tant mieux si les moutons sont restés sous les lits, sinon on n’aurait pas eu la chance de vous lire. Vive la liberté, les entre-deux libérateurs qui nous permettent de retrouver les nôtres avec un sourire lumineux. Prenez-soin de vous et régalez-nous de vos pensées.

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