Le dîner

C’est ma première. Ce soir, je sors seule, pour la toute première fois.

J’ai un peu hâte, et un peu peur de m’ennuyer. Je n’ai pas les codes, je ne suis pas d’ici, et cette invitation au restaurant est une bonne occasion pour me le rappeler.

Faut-il bien s’habiller ? Ou plutôt rester simple ? J’ai trop observé la petitesse des jupes et la profondeur des décolletés des autochtones féminins pour savoir où placer les frontières. Comme je ne sais pas trop, j’ai opté pour le no man’s land de la mode : jean, bottes et veste à paillettes.

L’heure d’arrivée ? À chaque endroit où j’ai habité, on m’a toujours invoqué l’existence d’un quart d’heure de retard local pour justifier que mes petits fours soient brûlés : le quart d’heure de politesse parisien (aussi surnommé « désolé, il y avait du monde sur la route ») ou le quart d’heure angevin, ou encore le (trois) quart d’heure mexicain… Le quart d’heure anglais existe-t-il aussi ? Faut-il être ponctuelle ou plutôt arriver tranquillement et l’air décontracté quelques minutes en retard? Comme j’hésite un peu, j’ai choisi. Non, je plaisante, je suis en retard, les joues rouges et le chignon décoiffé, comme d’habitude ! Je ne sais pas être à l’heure, tous ces quarts d’heures, je les accumule maintenant !

Il faut dire que 18 heures au restau, pour moi, c’est assez tôt. A cette heure-ci, d’ordinaire, je suis chez moi, et je commence à peine à réfléchir à penser à envisager d’imaginer le menu du soir. Alors, 18 heures à table… c’est bien plus que me dépayser, c’est me mettre au défi ! J’arrive donc en retard, et presque sereine. Après tout, si je suis en retard, c’est que je reste moi-même, et que l’invitation ne m’intimide pas tant.

Je pénètre dans le vestibule du restaurant, tourne la tête à gauche, tourne la tête à droite, puis recommence l’exercice prudemment comme on fait ses étirements: surtout, ne pas le faire trop vite, et cacher l’inquiétude qui monte doucement. Pauvre de moi! Je ne vois personne ! Il y a bien tous ces gens déjà installés, discutant, buvant, mangeant, mais aucun ne ressemble aux gens que je connais. Je vérifie: personne. J’attends timidement sur le seuil- avez-vous déjà remarqué que c’est toujours quand on a besoin d’aide qu’il faut attendre le plus ? Quand je veux être tranquille, la vendeuse de la boutique m’assaille de son plus grand sourire et de ses multiples recommandations, quand aujourd’hui je voudrais qu’on m’aiguille un peu et qu’on me sauve de mon attente solitaire, les serveurs semblent s’être ligués pour ne s’occuper que des autres, ceux qui dînent déjà tranquillement, ceux qui aimeraient bien qu’on les laisse tranquilles justement ! J’attends donc, plantée là comme un râteau abandonné au coin du potager.

Enfin, quelqu’un vient. On s’est bien fait attendre ! On me demande un nom. Je n’en connais qu’un : ce n’est pas le bon. Je me sens bête, j’ignore qui a procédé à la réservation, combien nous serons. Je prétends rejoindre des collègues, mais je m’aperçois là combien je ne les connais pas !

Plein de compassion, on me propose de me conduire faire un tour du restaurant et tâcher de reconnaître les visages. On me montre le chemin et je suis, docile comme une enfant. Quand enfin je découvre ma table, on sourit de mon soulagement.

Il ne reste que deux places -j’aurais dû être à l’heure. L’une est devant moi, tout au bout de la table, et l’autre est plus loin, juste à côté du chef. Non, vraiment, je n’aurais pas dû être en retard. Je faisais ma maline quand je marchais pressée dans les rues de la ville. Je m’imaginais déjà me justifier, grandiose, en prétextant mon incroyable histoire de quart d’heure de politesse international, et m’installer, hollywoodienne, à la meilleure place pour moi. Je ne fais plus la maline du tout : je n’ai pas le choix, je m’installe sur la chaise vide devant moi, tout en bout de table, et vérifie en quelques secondes que je suis au pire endroit qu’on puisse choisir quand on doit se mêler à des conversations d’inconnus et qu’on ne maîtrise pas bien la langue.

Et me voilà à devoir sortir à nouveau de mon sac d’expat mon éternel sourire du je-prétends -être -à -l’aise-mais- en-vérité -je-me-demande-bien-ce-que-je-fais-là. Je n’entends rien, les bribes de mots se mêlent au bruit des assiettes; je ne comprends rien, et je me sens aussi seule qu’un pirate condamné, les yeux bandés au bout de la planche.

Heureusement comme toujours, la solitude ne dure pas. Un Anglais ne vous laisse jamais seul. Ici, vous trouverez toujours quelqu’un pour vous parler et tâcher de vous sortir de l’embarras. Ma sauveuse s’appelle Rosie. Elle est blonde, la cinquantaine, et l’élégance britannique que j’aime tant. Elle a vécu suffisamment de temps en Espagne pour en avoir retiré un petit grain de folie latine qui la rend sympathiquement différente. Je suis ravie, je commence à parler, et après quelques efforts, je trouve le sujet de conversation qui nous permettra de bavarder plaisamment toute la soirée comme si on se connaissait vraiment, comme si je devais rester. Et bientôt je me sens faire partie de leur équipe.

L’ambiance est douce et chaleureuse. On se comprend: on est tous profs ! Pas de grande discussion, aucune confidence. Je m’aperçois que je parviens moi aussi à animer le repas en ne parlant de rien vraiment. Nul doute, j’ai progressé : je converse en anglais, avec des Anglais, comme une Anglaise.

Le repas se termine. Je reçois une gentille carte pour me souhaiter bonne route. Je remercie mes désormais anciens collègues et regrette presque de les quitter. Mais c’est un choix qu’il fallait faire; on me comprend, on me sait libre.

Il est 20h30, la soirée est achevée. Je repars seule comme je suis venue, plus consciente encore qu’ici je ne serai que de passage, et que cette expérience restera toujours un mélange étrange de nostalgie et d’excitation tout à la fois. Je croise des gens, je vis des moments, mais rien ne dure et rien ne doit durer.

Et si… et si j’étais restée ? Et si j’avais duré, et si je m’étais installée ? Qui parmi eux serait devenu mon ami? Qu’aurais-je appris d’eux et que m’auraient-ils appris ? Qui n’aurais-je finalement jamais quitté ?

Mais je ne fais que passer.

9 réflexions au sujet de « Le dîner »

    1. Merci, c’est gentil. Être publiée est un rêve si incroyable que je n’ose même y rêver ! Écrire ce blog est une grande étape pour moi, enfin j’accepte d’être lue. J’espère un jour franchir le cap suivant et envoyer un manuscrit à un éditeur… Et sinon oui je suis professeur de français, en disponibilité pour le moment, tu l’auras compris ! 😉

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