Dans la cabine d’essayage

La dame qui m’accueille me sourit hypocritement. Elle s’ennuie et est bien lasse d’assister au défilé des femmes qui sans se lasser entrent et sortent les bras chargés de bouts de chiffons, quand elle, petit soldat de la mode, sans toutefois le prestige de la garde royale , fait le pied de guerre derrière les rideaux.

Zélée – ou vengeresse – elle recompte mes articles, un à un, ceintre par ceintre, même si je lui ai annoncé le chiffre, même si je lui ai dit bonjour, et même si je lui ai souri. Mais elle vérifie, tout de même passe derrière moi comme ma mère pendant mes devoirs de maths, et le fait tant et si bien que je commence à la soupçonner de me prendre pour une voleuse. La prochaine fois je lui mentirai, lui dirai six au lieu de sept, ou douze au lieu de huit pour tester ses talents d’inspectrice et à mon tour m’amuser un peu.

D’autant que l’instant est grave et ce manège ne fait que le faire durer. Je n’ai que peu de temps, et, considérant mon budget, que peu de choix pour m’acheter la tenue idéale pour cette soirée raffinée où je risque fort de me ridiculiser avec mon anglais trop français et mes attitudes encore mal anglicisées : le choix de la robe est fatalement un moment clé. Je la choisirai noire pour me camoufler dans l’obscurité et assez large pour pouvoir y disparaître si on venait à me parler.

Je passe finalement la douane et je pénètre dans le couloir des complexes.

Je peux choisir, mais le choix est plus angoissant qu’autre chose: toutes les cabines sont les mêmes, il s’agit juste de sélectionner celle où je ne vais pas me trouver nez à nez avec une décoration de Halloween anticipée (j’entends la poussière aux cheveux mêlés qui forme d’immondes araignées traînant aux pieds de la malheureuse cliente qui n’a pas regardé par terre avant de tirer le lourd rideau sur son intimité).

Je pose les déguisements sélectionnés sur la seule patère prévue à cet effet et comme chaque fois je me demande quel imbécile a bien eu l’idée de ne proposer qu’une seule patère pour une cabine où l’on doit théoriquement essayer des montagnes de vêtements.

Mes vêtements gisent sur le sol, et tandis que je déplore le triste sort de mon manteau en boule dans un coin de la cabine, je lève les yeux. Là, je fais face à mon reflet dans le miroir impitoyable. Je m’observe. Puis je pleure en silence. Moi qui me sentais si bien en entrant dans la boutique ! J’étais fière, j’étais belle, j’avais perdu 406 grammes ! Voilà que je me découvre bout de gras blafard capitonné !

Ce n’est pas possible. C’est la belle-mère de Blanche-Neige qui a choisi le miroir … Je suis le huitième nain nu dans ce recoin de la honte.

La lumière est crue, blanche, ultraviolette. Ma peau n’est pas assez épaisse, chaque milligramme de graisse cotonneuse semble darder dans mes bras, mon ventre, mes cuisses. Même mon maquillé se révèle manqué ! Je ne vois que mes rides naissantes, que mes imperfections d’éternelle adolescence.

J’ai honte. J’attrape la plus belle robe et me presse de l’enfiler pour cacher ce corps que je ne saurais voir. La taille est bonne, j’ai bon espoir. Je penche ma tête et constate avec joie que le tissu est beau, joli, élégant, tout à fait à propos pour cette soirée où je n’ai pas envie d’aller.

Je relève les yeux. Ô rage! Ô désespoir ! Ô cabine ennemie ! La robe pourtant si belle sur mes formes se transforme en une vraie infamie. Mes genoux cognent et la pâleur de mes jambes me brûle les yeux comme un désert de sel. Le tissu pailleté fait de moi une ridicule boule de Noël dégonflée, et mon visage exorbité n’attend qu’une massue de bois pour être enfoncée comme la taupe qui joue à sortir de son terrier.

Mes bras flasques complètent ce tableau dramatique. Je me tourne. Un second miroir placé là en traitre achève ce qui restait de mon estime de moi en me découvrant un cul deux fois sa taille d’avant.

Prestement j’ôte l’habit, plus prestement encore je remets mes haillons. Je transpire, j’ai chaud : vite ! Que je sorte de là-dedans !

J’attrape les autres robes écartées du casting : je suis trop en colère, ces cabines sont mal faites.

L’agent de sécurité aux cabines interrompt ma sortie et sournoisement me demande: « Ça a été ? ». Je lui jette un regard corrosif et m’enfuis.

Ils ont eu mon honneur, ils n’auront pas mon argent. Je file m’acheter un muffin -au moins pas de miroir dans mon supermarché !

8 réflexions au sujet de « Dans la cabine d’essayage »

  1. J’ai déjà vécu ces moments où je me découvre de face, de dos et de 3/4 dans une cabine en me disant: c’est pas possible, c’est pas moi, je suis trop moche, blanche, blafarde, j’ai des poches, des cernes, tout me semble comme toi flasque et élargi. Ça rassure de lire qu’en fait, le problème, ce sont bien les cabines 😄

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  2. Je te trouve vraiment dure avec toi même ! Bien sur que la lumière est toujours affreuse dans les cabines et les miroirs sont grossissants, j’en suis certaine ! Il suffit juste de trouver la coupe ideale (yapluka!). Mais j’avoue que j’aimerais bien emmener une Cristina avec moi aux magasins pour me conseiller et me dire « tu es magnifaïïïque! » car je suis toujours dépourvue quand il s’agit de choisir une tenue pour un événement particulier…

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  3. Je ne vois qu’un complot du patriarcat international pour expliquer le coup de la patère unique… En plus, le calcul est mauvais car moins de patères, moins de fringues essayées, plus d’énervement et moins de ventes au final… \
    En tout cas, l’histoire ne dit pas si la soirée a été bonne au final (???)

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