La démission

Voici l’histoire de l’oiseau malheureux sur sa branche, et qui se demande:

« Partir, est-ce me sauver ? Vaut-il mieux que je reste, et que je change d’yeux ? Ou vaut-il mieux renoncer à la branche solide sur laquelle jusqu’alors je m’étais reposé ? En choisir une toute autre, sans doute moins confortable, mais bien plus acceptable: oserai-je changer ? »

Il se décide. On le regarde. On le voit condamné. Il scie la branche sur laquelle il n’était pas assis: il s’était endormi. Il scie une vie qui lui aurait convenu s’il avait ouvert les yeux, s’il l’avait vraiment voulu. Il scie d’espoir, de désespoir. Il scie sciemment ce qu’il est devenu. Il accuse la branche, dit qu’elle ne lui va plus. Il accuse même l’arbre. Mais c’est bien lui, l’oiseau, le corrompu. L’incomplet, l’insatisfait: le difficile. Le complètement sourd au confort obtenu, l’inconséquent et fou pour qui rien ne va plus. Ou rien ne va jamais.

Il préfère voir plus loin, s’échapper, aller seul. Nous laisser.

Il scie sa branche. Nous on n’est pas dessus, nous on est tout là-haut, sur l’arbre, un peu au-dessus : on va le voir tomber. On le prévient, on le lui dit, on rappelle le courage pour grimper sur cette branche, les efforts qu’il a faits, le temps qu’il lui a fallu. Mais rien n’y fait. Il scie sa branche et scelle son destin.

L’oiseau pense:

« Un jour, on se réveille. On sent l’angoisse monter, nous pincer les paupières, nous ouvrir grand les yeux. La lucidité est une massue qui nous écrase, qui nous terrasse, et on doit quitter l’arbre. Trop conscient on s’enfuit, et traînant malgré soi les doutes et les problèmes qui faisaient qu’on n’allait pas. Mais on y va quand même. On le sait. Ce n’était pas la branche, et ce n’était pas l’arbre. Ce n’étaient pas même les oiseaux qui y avaient fait leur nid. Ce n’était pas le temps, ce n’était pas le lieu. L’orage était en nous; ailleurs, il n’y a pas mieux. C’étaient les yeux qui s’étaient refermés, c’était le doute, et toutes ces questions, et aucune réponse. C’était la perte des repères, l’inquiétude, la solitude.

Je scie ma branche, elle était confortable. Je scie ma branche. Personne ne comprendra. »

Il scie sa branche. Il tombera. Quand il voudra remonter, il ne le pourra plus. Il lui faudra trouver autre chose, un autre arbre peut-être pour aller se poser. Et ne plus se poser ces montagnes de questions qui font peser ses ailes et l’empêchent de grandir. Puis il devra admettre qu’il s’était fourvoyé. Il scie sa branche, on le regarde tomber. On le juge, il se jauge.

L’oiseau chante:

« Je scie ma branche. Je n’ai pas d’autre choix. J’ai les pattes engluées, je dois me libérer. Anesthésié. J’ai besoin de tomber pour me réveiller, sentir mon corps, mon cœur, et vivre. Mes envies. J’ai besoin de tomber, de tout recommencer. Une vie dans une vie.

Oui j’avais le confort, mais respirer me coûtait trop d’efforts.

Je le sais, je vais souffrir. Perdre même quelques plumes, vous m’aurez bien prévenu. Mais cette souffrance sera la mienne, et si je me relève, je redeviendrai Moi.

Que ma chute soit belle. »

La branche est sciée. L’oiseau est tombé. Sur l’arbre, on se penche… et que voit-on ?

6 réflexions au sujet de « La démission »

  1. Wahou, quel texte saisissant et magnifique !! Bravo !! Je crois que chacun y lira ce qu’il a envie d’y lire, quant à moi j’y vois une belle allégorie de mon envol récent 😉 Je viens de scier ma branche et pour l’instant je n’ai pas encore touché terre, on verra bien ou j’atterris, mais que c’est bon de se sentir libre quelques instants !

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    1. Merci beaucoup !!! Tes compliments me touchent beaucoup! Et oui… chacun y voit ce qu’il veut, j’ai essayé de faire résonner deux voix aussi pour cela. Et la fin est ouverte… je te souhaite même de ne pas atterrir trop vite et de continuer un bon moment de voler ! 😉

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      1. Ahah je connais bien cette période, et personne n’a jamais le dernier mot semble-t-il 😉 C’est drôle parce que je suis sur le point de publier un article sur la même thématique (je saute ou pas ?!) Cela dit, pour spoiler un peu le truc, je ne sais toujours pas ce qu’il y a, en bas 😉

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