Le rendez-vous

Il me regarde. Il est inquiet.

Il me l’a dit dans la rue, il me l’a dit en entrant. Il me l’a dit aussi avant de venir, la veille, l’avant-veille, et tous les jours qui ont précédé le rendez-vous, et tous les jours qui ont succédé la prise de rendez-vous. Il me l’a dit mille fois : « j’ai pas envie d’y aller ». À la fin, je n’avais plus envie de l’entendre.

Son lourd manteau encombre mes bras ; il n’a pas voulu utiliser le porte-manteau, non, non. Il veut sans doute qu’on se tienne prêt à s’enfuir en courant. Je laisse faire… c’est un enfant…

L’endroit est propre, aseptisé. Les murs sont blancs, le sol vitrifié renvoie le reflet de sa grimace : il baisse les yeux, n’ose affronter la vue du fauteuil gris qui n’attend que lui. Il a beau faire le fort, je le connais trop : je suis sûre qu’il tremble un peu. La salubrité du local aurait dû le rassurer ; au contraire, elle l’a davantage inquiété. Il me serre la main, n’ose avancer. Je lui dépose un baiser et le pousse un peu vers l’avant.

Je ne suis pas inquiète, je le rassure : le dentiste, moi, ça ne me fait pas peur.

Enfin… je dois admettre que je suis une témoin bien curieuse de la scène que je vais pouvoir observer. Un rendez-vous chez le dentiste, c’est déjà peu réjouissant… un rendez-vous chez le dentiste dans un pays qui n’est pas le nôtre, cela devient tout de même tracassant. Que comprendra-t-il des mots d’anglais déformé qui perceront le masque de papier qui cache le sourire angoissant du professionnel des caries et implants ? Je reconnais son courage, c’est un défi. Mais je le rassure : « tu parles très bien anglais mon chéri. Et puis si tu as besoin de moi : j’ai Siri! »

Il s’allonge sur le fauteuil, et place sans aucun naturel ses bras le long de son corps raide. Le fauteuil se meut, il s’émeut. Je lui souris : « c’est un vaisseau spatial! »

La dentiste – sa jeunesse n’a d’égale que l’inquiétude de mon champion – lui déverrouille la mâchoire et lui compte une à une les dents, en commentant dans un langage amphigourique chaque composant de sa dentition à son assistante qui pianote sans les traduire ces hiéroglyphes dentaires. L’aspirateur dans la bouche accompagne de son bruit régulier le rythme des commentaires. Concert dissonant : mon spectateur crispé ne semble pas apprécier.

Je le vois s’inquiéter tant qu’on croirait que le fauteuil est électrifié. L’écran de télévision placé au-dessus de sa tête lui-même n’y peut rien, le pauvre martyr est replié sur lui-même. Une larme coule le long de son œil droit, mon cœur se serre. Il me fait trop de peine, je n’aime pas le voir comme cela.

La dentiste découvre une carie qu’elle vient gratter pour en mesurer la gravité. Mon héros souffre et son souffle est saccadé. Je lui parle, l’hypnotise comme je peux en évoquant un lieu merveilleux et chacun de mes mots tente de convoquer chacun de ses sens pour qu’il oublie le calvaire qu’il est en train de supporter. Il serre les poings, il tend ses jambes et ses pieds, mais à chaque coup de pince ses genoux se relèvent avec violence. La dentiste compatit : elle accélère, et la danse de ses jambes s’accélère de plus belle.

L’atmosphère dans la pièce est devenue électrique. Les lumières claires semblent plus blanches, le sol plus froid. La détresse résonne contre les murs vides, et l’on voit mon patient tant aimé rougir, serrer les yeux, les poings, trembler et tenter en vain de se contrôler. S’il n’avait pas ces pinces à épiler géantes dans son gosier, il crierait.

D’un coup, c’est fini. La dentiste le rassure : avec un bon brossage, la dent peut rester saine.

Il se relève, épuisé, ne remercie même pas et récupère son manteau. Je me moque gentiment : « Allez les enfants, Papa a fini. À votre tour maintenant! »

6 réflexions au sujet de « Le rendez-vous »

  1. Un article qui ne me fait pas rire car papa c est moi en 1000 fois pire ! Je prends un calmant avant d y aller. J en suis malade. Je fais même obstacle à l’anesthésie paraît il ! C est ma phobie ! Je songe à me faire hypnotiser car c est un vrai calvaire. Je compatis ! Pauvre papa !

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    1. Ahah merci ! Tu nous raconteras ! En vrai le rdv pour mon cadet a été terrible: deux dents de lait arrachées ! J’ai cru me liquéfier sur place en le voyant souffrir tant! Il a pleuré énormément, et surtout il est sorti hyper en colère contre le pauvre dentiste qui n’a fait que son travail!

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      1. Aïe… je suis étonnée car ici il ne mettent pas nécessairement de plombage quand il y a une carie. Je croyais que c’était systématique ?. En revanche ils sont adeptes des brosses interdentaires, et je dois reconnaître que c’est plutôt malin. Les enfants ont deux visites par an payées par la sécu, ils préfèrent la prévention, c’est plutôt bien vu. J’espère pour toi que ce ne sont pas des caries… bonne chance en tous cas !

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