La soirée raclette

J’adore les soirées raclette : pas tant pour le fromage qui fond et coule et recouvre la parmentière, telle une coulée de lave lipidique, que pour l’attitude extravagante de chacun autour de la table. On démarre la soirée comme un sprint, quand c’est un marathon. Et c’est le même émoi à chaque fois.

Prêts ? Feu… Partez !

L’appareil à peine branché, les poêlons sont dégainés. Les plus compétiteurs ont déjà épluché leur pomme de terre. Je m’assois un peu en retard, j’ai traîné à l’apéro. Où sont les cornichons ? Mince, je me relève pour aller les chercher.

Quand je reviens à table, mon frère et mon père ont déjà commencé. Le plateau de cochonnailles que j’avais joliment présenté a subi une première attaque, il a des airs de champ de bataille. Je me sers ce qu’il reste de rosette, un peu de viande des grisons – il n’y en a pas beaucoup, c’est le caviar de la charcuterie, et on doit faire des économies – puis je place en vitesse un morceau de fromage sous la résistance, pendant que, stratégiquement, je découpe mes patates en rondelles.

L’atmosphère est joviale, quoique pressée. On se rue tous sur nos assiettes comme si on avait attendu le retour de l’hiver pour manger. Certains animaux hibernent, nous, avec la raclette, on se réveille d’un coup. C’est un contre-la-montre qu’il ne faut pas manquer. Entre deux bouchées, on avale une lampée d’un vin blanc de piètre qualité. On compte. En quelques minutes, mon cousin bat le record : déjà trois morceaux de fromage, et il entame sa deuxième pomme de terre ! Je me dépêche. Assis à côté de moi, mon fils de neuf ans râle : il n’aime pas le fromage. Je ne mâche pas mes mots : « Pas grave, tant pis pour toi, tu mangeras du jambon. »

Sacrée raclette

Pauvre petit diable qui ignore le caractère sacré, sanctifié de la raclette ! Un hérétique un jour me l’a servie avec des navets cuits à la vapeur. Il a failli terminer sa soirée au bûcher !

Si on vénère tant la raclette, c’est qu’elle signe la fin de l’année. Elle accueille avec gras l’hiver, et réchauffe nos cœurs et nos foyers. La raclette éclaire nos soirées. Ô plat mythique qui nourrit nos âmes et nous réconforte ! Après seulement quelques bouchées de toi, déjà notre rythme naturel ralentit. On se sent apaisé, rassuré et plein. Mais on tient le coup : c’est un sacerdoce.

Mon père tranche le petit Jésus de Lyon avec amour. Il est joyeux : avec son couteau bien aiguisé, il s’affaire avec minutie. C’est sans doute lui le plus béni. Sa famille est réunie, et mange si vite qu’elle n’a pas le temps de se disputer. La raclette : pain du partage, plat vénéré. C’est simple, sans elle, on ne passerait pas l’hiver.

Les maîtres de la raclette

En moins de trente minutes, on est tous épuisés. Écrasés par les calories trop vite englouties. Soûls de gras. Seul mon fils continue de manger son petit bout de jambon et sa pomme de terre écrasée. Demain, il aura faim. Il sera bien le seul.

On a démarré si vite ! Discrètement, je déboutonne mon pantalon sous la table. J’ai la peau du ventre bien tendue. Je propose poliment de débrancher l’appareil, mais les plus gloutons jouent aux prolongations. Moi, je n’en peux plus. Je pense déjà aux kilomètres de course à pied qu’il me faudra faire pour digérer, et préparer physiquement le prochain weed-end. Avec les copains, on a prévu une fondue.

Comme à chaque fois, la tablée entière y va de son commentaire et s’étonne (mais pourquoi ?). En chœur elle s’exclame : « J’ai trop mangé ! » On reste bouche bée de notre performance. On s’étonne d’avoir boustifaillé au lieu de dîner. Tous repus, les yeux brillants et l’estomac gonflé, on ressemble à une tablée de gargantuas modernes. Seul mon père a le courage de proposer : « un p’tit dessert pour finir ? ». Il va chercher la poire de Mamie et ces quelques gorgées censées nous aider à digérer s’ajoutent à la somme des remords que l’on va expier cette nuit, vers trois heures, quand on se réveillera en sueur et ballonné.

Aux jeux olympiques gastronomiques, la raclette est sans doute la discipline la plus exigeante. On se croit capable de tout manger, on présume de ses forces, et on finit exténué sur la ligne d’arrivée. Heureusement, pour se réconforter, on peut toujours compter sur cette bonne nouvelle, à la fin du repas : « Demain, avec les restes, on fait de la tartiflette ! »

2 réflexions au sujet de « La soirée raclette »

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